"Aux grands hommes la patrie reconnaissante"



                Chaque nation a besoin de héros. L’histoire d’un pays, -telle que les historiens l’ont revisitée-, est toujours marquée par l’action de grands hommes, qui ont l’ont formé. Chaque patrie a retenu le nom de quelques héros qui ont tenu un rôle majeur dans son histoire. Ainsi, la France commémore le culte des grands hommes au Panthéon, sur la façade duquel il est écrit la célèbre phrase : « Aux grands hommes la patrie reconnaissante ».
                En effet, dans une nation, le culte des ancêtres est le plus légitime, car ils ont fait ce que nous sommes devenus, ils ont été les bâtisseurs de la patrie, comme l’atteste l’étymologie du terme « patrie » qui vient du Latin pater signifiant « père », ce qui montre que les héros nationaux sont de véritables pères de la nation. D’ailleurs, toutes les nations –ou du moins toutes celles qui ont connu des mouvements nationalistes actifs -  ont glorifié leurs fondateurs : Rome vouait un culte à Romulus, l’URSS à Lénine, les Etats Unis à Washington… 
                Dans la formation d’une nation, certains personnages ont eu un rôle majeur, ils ont été des visionnaires, des entrepreneurs, des guides ; ils ont écrit l’histoire. Certains se sont même sacrifiés pour défendre un idéal nationaliste, dans une abnégation totale et un altruisme remarquable. C’est le cas de Jeanne d’Arc, de Jean Moulin, et de tant d’autres héros capitaux.  Mais le sacrifice d’un héros à une nation pose un véritable problème, car - en considérant que le grand homme sacrifie son intérêt personnel au service de l’intérêt d’une nation-, il faut que celui-ci cerne avec intelligence l’intérêt national. Voilà pourquoi Hitler n’est pas un héros : même s’il pensait que sa politique plus qu’infâme était justifiée par le fait qu’elle servait l’intérêt national, l’Allemagne n’en a pas bénéficié à long terme.   
                Dans l’histoire, les héros ont été ceux qui ont eu le courage d’envisager l’inenvisageable, d’imaginer l’inimaginable, et d’être les seuls de leur époque à défendre leurs idées. C’est parce qu’ils ont osé aller dans une voie inverse à celle que leur génération suivait que Zola, Voltaire, et Rousseau sont au Panthéon.  Herzl a été le seul à envisager l’existence d’un état juif, ce qui était considéré par ses contemporains comme une folie sans pareil. Mais aujourd’hui, on se souvient de lui –du moins dans le monde sioniste- comme d’un visionnaire, comme d’un  grand homme.
                Mais un héros est avant tout un homme, avec des qualités, des défauts, et une certaine complexité psychologique. L’Histoire a eu tendance à faire des grands hommes des personnages légendaires, presque mythologiques, au détriment de leur humanité mais ce n’est pas aussi simple que cela : Napoléon a en réalité un deuxième visage que l’Histoire a cherché à obscurcir : il n’était pas seulement un libérateur et un militaire de génie, mais également un dictateur tyrannique, avec ses défauts et ses faiblesses.
                Un des grands dangers en histoire est également de simplifier l’opinion que nous nous faisons des grands hommes, de ne pas étudier chaque détail de leur existence, mais de les analyser selon des généralités parfois trompeuses. Reprenons Napoléon pour exemple : ce dernier est célébré pour sa bravoure –représentée dans les tableaux de David, et mise en scène dans des textes de Hugo, ou encore de Musset- faisant de lui un être semi-divin. Mais on omet de soulever un détail de son existence qui ne semble pas s’allier avec ce stéréotype ; dans Napoléon ou la destinée, Jean-Marie Rouart faisait remarquer que l’empereur a tenté de se suicider dans la nuit du douze avril 1814.
                Ainsi, quand un historien entreprend la biographie d’un grand homme, il doit prendre compte du double enjeu que présente cet exercice. Celui-ci doit montrer l’homme, dans sa complexité psychologique, en jouant sur la nuance pour mieux cerner le personnage, sans toutefois en perdre de vue l’intérêt historique. Il nous importe peu de savoir ce qu’a mangé Napoléon avant de se livrer à la bataille de Waterloo.
                La problématique du héros patriotique est celle de l’insertion de l’histoire –particulière, remontant aux « mythes personnels » ainsi que l’a expliqué Barthes- dans l’Histoire, qui inhibe la première avec « sa grande hache », selon l’expression de Pérec. La biographie historique consiste donc à former une mémoire collective, qui a été définie par Jacques Le Goff –d’après les travaux de Maurice Halbwachs- comme « l’ensemble de souvenirs, conscients ou non, d’une expérience vécue et/ou mythifiée par une collectivité vivante de l’identité de laquelle le sentiment du passé fait partie intégrante », à partir de la mémoire individuelle du personnage historique en question. C’est ainsi que les souvenirs restitués par la mémoire propre à Jules César dans La Guerre des Gaules ont permis de constituer une mémoire collective de cet épisode historique.
                La biographie consiste donc à transcrire le particulier en général, en opérant de ce fait un tri entre les informations qui s’avèrent pertinentes à la formation d’une mémoire collective, et celles qui ne semblent pas être indispensables.

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