Pensées contre nous mêmes



                Nous avons eu la bêtise de nommer notre blog « Pensées pour nous-mêmes », donnant ainsi l’impression que l’intellect est bénéfique à la formation identitaire et existentielle. Nous oublions que, selon la théologie biblique, l’homme est mortel depuis qu’il a mangé du fruit de la connaissance : il s’est tué en accédant au savoir. Chez les Grecs, le constat est similaire : le feu de Prométhée –élément qui a permis de distinguer l’Humanité des autres espèces humaines, que certains philosophes ont identifié (certainement à tort, comme l’a expliqué Freud dans un danger de la psychanalyse) comme la faculté de penser- a également eu des conséquences désastreuses.
                En somme, nous remarquons que le plus souvent, être penseur ne procure pas le bonheur. Savoir, c’est avant tout se mettre en danger : Icare, voulant découvrir de trop près le soleil provoque sa propre mort, et de façon similaire, les personnages de roman policier sont exposés à des risques d’assassinat à partir du moment où ils connaissent l’identité du criminel.
                Dans cette même optique, la pensée est souvent opposée à l’action, c’est-à-dire à l’insertion dans un monde immanent, concret et pragmatique. Des Grieux par exemple, même s’il excelle parmi les philosophes, se retrouve gauche et malhabile devant Manon Lescaut. De façon très stéréotypée, l’intellect est ainsi présenté comme un synonyme de l’inutile. On se souvient de Lamartine qui, irrité par cette posture du penseur autiste, s’était exclamé : « Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle ». Dans Rhinocéros, Ionesco montrait que les philosophes peuvent également être piégés par leur savoir, à travers la figure du Logicien qui, malgré son statut d’intellectuel, finit comme tous les habitants de son village par perdre son humanité, et donc son identité. Nous en venons donc à remettre en question la légitimité de notre titre : existons-nous réellement par la pensée ? Pascal avait remarqué dans son fameux texte Qu’est-ce que le moi ? que dans la mesure où l’intelligence peut être anéantie à tout moment –de la même façon que la petite vérole peut détruire la beauté, il est impossible que la pensée fasse partie intégrante de l’âme-, on ne peut la considérer comme un critère d’identité.
Que penser alors ? « Pensées pour nous-mêmes » ou « pensées contre nous-mêmes » ? Sans nous égarer dans des considérations métaphysiques, nous pouvons toutefois constater que dans le domaine artistique –considéré comme une création esthétique-, la réflexion peut s’avérer nocive. Illustrons notre propos par un premier exemple. Dans Le Chef d’œuvre inconnu, le personnage de Frenhofer, peintre prodige, représente toute l’opposition qui règne entre pensée et inspiration : quand celui-ci peint sans avoir réfléchi auparavant à son tableau, son art est d’une profondeur sans égal. Mais, le tableau sur lequel il concentre toute son attention depuis près de dix ans s’avère être une masse difforme de couleurs, et de traits insignifiants. Ainsi, Balzac expose sa théorie de l’art, profondément anti valérienne : ce n’est pas la pensée qui permet d’accéder au Beau, mais l’inspiration, perçue comme une révélation émanant à la fois de soi-même et d’une transcendance extérieure.
Dans un autre contexte, Proust avait démontré –par le moyen de l’intelligence d’ailleurs !- que la pensée est inutile à la recherche esthétique. « Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence », écrivait-il en guise d’introduction de son Contre Sainte-Beuve. En évoquant dans un premier temps le fait que seule la mémoire involontaire peut reconstituer des souvenirs du passé lointain, l’auteur a établi une similitude avec l’art et la littérature : « ce n’est qu’en dehors d’elle [l’intelligence] que l’écrivain peut ressaisir quelque chose de nos impressions, c’est-à-dire quelque chose de lui-même et la seule matière de l’art ».
La pensée, perçue comme un élément de culture, peut donc étouffer la nature, ce qui fait d’elle un élément antiartistique selon Proust et Balzac. Toutefois, nier son importance quant à la conception d’une identité serait une preuve d’ingratitude, ou peut-être de refoulement. Gardons donc notre titre « Pensées pour nous-mêmes », tout en faisant preuve d’une certaine réserve vis-à-vis de l’intelligence.   
                                                                                              N. 

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