Hypocrites révoltés!



               A ceux qui se complaisent dans la libido narcissique, le mythe de Narcisse –merveilleusement interprété dans Genette dans sa première Figure- montre que l’amour de soi-même conduit inéluctablement à la mort. L’existence du Moi ne se définit pas de façon autarcique, mais à travers l’expérience lévinassienne de l’altérité, constituée de la confrontation de deux êtres divergents. Là réside la jouissance barthésienne : dans « ce qui surprend, excède, déroute, dérive » l’individu. Le subversif –seule source de jouissance- serait dans cette optique ce qui s’éloigne de la Doxa, de la vox populis, opinion général qui dépend d’un certain conformisme social, et s’épanouit selon des signes et des convenances –ainsi que l’ont expliqué les sémiologues.
                Nous remarquons alors que la majorité des mouvements, aussi bien littéraires que philosophiques, religieux voire même politiques, proviennent d’un sentiment de révolte, de recherche du paradoxe. Qu’il s’agisse d’Abraham se distinguant des habitants de la Chaldée, de Jésus réformant la religion en Judée, des Protestantismes issus de schismes, du romantisme ayant suscité de nombreuses controverses, dont celle d’Hernani, de la psychanalyse qui a révolutionné les sciences humaines, ou encore du Marxisme voulant abolir le libéralisme, toutes les idéologies sont paradoxales dans leur essence.
                Mais, ainsi que l’a constaté Barthes dans le paragraphe « Doxa/paradoxa » de Roland Barthes par Roland Barthes, une révolte n’est pas éternelle. La violence s’adoucit progressivement, les esprits s’embourgeoisent à nouveau, et le paradoxe se retrouve métamorphosé en Doxa. Voilà pourquoi les idéologies ne cessent de se renouveler, ce qui leur évite d’adoucir la jouissance -résultant d’un contact violent entre le Moi et le Différent- qui leur est relative. Baudelaire par exemple, à son jeune âge, ne voulait pas reproduire les erreurs de Victor Hugo, mais fonder sa propre école, ainsi que l’a expliqué Valéry dans un chapitre de Variété.
                De ce fait, un danger non négligeable menace toute conscience humaine : celui de la jouissance illusoire, formé par l’impression mensongère que nous pouvons avoir d’être des révoltés. Illustrons ce propos en analysant son application dans un contexte théologique : la religion, quand elle devient tradition, adopte alors une posture fondamentalement contradictoire : comment peut-elle se prétendre subversive, elle qui prône la consommation des mêmes mets –érigée en rituel- et impose un ensemble de convenances n’ayant aucunement le statut de lois. De façon similaire, mais dans un autre contexte, la psychanalyse a perdu légèrement de la jouissance qu’elle procure, en ce que sa légitimité parmi les domaines psychologiques n’est plus contestable comme au temps de ses débuts.
                Cette même problématique se pose en littérature : un texte engagé conserve-t-il sa littérarité une fois le contexte historique révolu, et les idées prônées par l’auteur instaurées ? Si Sartre y voit l’occasion de réaliser un véritable onanisme émotif, l’ex professeur de sémiologie au Collège de France considère que ces œuvres deviennent périmées (c’est le cas de celles de Voltaire, que le théoricien a défini comme "le dernier des écrivains heureux"). En effet, un texte engagé n’est intéressant que parce qu’il porte en lui une certaine force subversive. Une fois cette incisivité adoucie, l’écrit n’a plus rien de littéraire, mais devient un outil du conformisme bourgeois.  
                La mauvaise foi touche donc aussi le sentiment de révolte, qu’elle peut faire perdre de vue au profit d’une existence parsemée d’idées galvaudées, à la fois confortables et médiocres. 
                                                                                                              N.
                                                                                                              

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