Le personnage de roman, ou l’expression des frustrations de son démiurge



              « C’est ceux qui parlent le moins qui en mangent le plus », indiquait une publicité de frites de la marque Mc Cain. Cet aphorisme peut se comprendre de façon plus universelle : les hommes qui font du profit sont ceux qui délaissent la littérature, domaine dont la finalité n’est pas économique. Mais, quelques individus demeurent insatisfaits de leur existence : ils aspirent à un idéal, à une transcendance, qu’ils ne parviennent pas à concilier avec l’immanence et le pragmatisme du monde d’ici-bas. Ils choisissent donc de créer un second Adam, le personnage de roman, qui comblerait toutes leurs frustrations, et qui réussirait là où ils ont échoué.
              Prenons l’exemple de Proust. Alors qu’il est trop âgé pour vivre des aventures amoureuses, trop malade pour se lancer dans de nouveaux projets, il s’enferme dans son appartement du boulevard Haussmann, et donne vie à des personnages dont la vie sexuelle et amoureuse est épanouie et diverse. Swann aime ainsi rencontrer des femmes d’horizons très variés dans lesquelles il tente de retrouver la « couleur locale » de leur milieu culturel, ce qui explique pourquoi il est charmé par le manque de goût artistique d’Odette de Crécy. A travers la narration d’Un amour de Swann, Proust résorbe donc le problème de sa vieillesse. De façon similaire, le roi Salomon, trop âgé pour plaire aux femmes, entame la rédaction du Cantique des Cantiques, qui relate la relation amoureuse entre deux jeunes fiancés.
              Enfin, de la même façon que certains pères veulent que leurs fils réussissent là où ils ont échoué, le personnage de roman peut être perçu comme une « rédemption » de son auteur, comme le remède à un remords existentiel. Balzac, harcelé par ses créanciers de la rue Raynouard, ruiné suite à son projet d’installation d’une bananeraie à Sèvres, imagine Rastignac, qui parvient à s’enrichir dans la société parisienne.
              Reste alors au lecteur la liberté de choisir d’aller à la rencontre d’un personnage plutôt qu’un autre, selon ses états d’âme.

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