Moi ou l'autre: Elsa, Hélène et compagnie



             Il est certainement difficile, voire impossible, d’établir une typologie exclusive des instincts humains, sans en exclure certains, ni tomber dans le danger du poncif approximatif. Freud, dans Une difficulté de la psychanalyse, s’est toutefois laissé tenter par cet exercice, et a classé les désirs selon deux catégories. Il distingue ceux qui sont relatifs à ce qu’il nomme la faim, -c’est-à-dire les « instincts de conservation, ou du moi » responsables du narcissisme-, des instincts sexuels, qui constituent la libido.
                Mais Freud remarque que la libido peut elle-même investir des objets extérieurs –lorsqu’un individu est amoureux d’un autre- ou au contraire être fixée au moi. Dans le premier cas, le désir sexuel est orienté vers l’altérité : le moi s’efface progressivement devant le toi, dont la dimension d’infini est la source du fantasme. Le poète illustrant le mieux cette expression libidinale est sans doute Aragon, qui a consacré l’essentiel de son œuvre à sa muse Elsa, en n’évoquant que très rarement son moi.  La mythologie grecque a fourni un exemple concernant la deuxième expression possible de la libido : Narcisse, adorant son reflet dans un cours d’eau, et rentrant ainsi dans un complexe d’auto-érotisme.  
                Toutefois, il arrive que l’homme soit indécis. Il se sait quel usage faire de son instinct sexuel : est-il préférable de le vouer à l’expérience de l’altérité, ou de l’utiliser afin de complaire l’adoration de sa propre personne ? Ronsard par exemple, dans le fameux sonnet « Quand vous serez bien vieille », s’accorde autant –voir plus- de place qu’à sa muse fictive, Hélène de Surgères. Ce texte est partagé entre une libido objectale –l’auteur mène une véritable conquête amoureuse, dont le but est de susciter l’amour du destinataire de ces vers- et narcissique : le poète y est présenté comme un « fantôme sans os », survivant à la mort par sa « louange immortelle ».
                Afin d’opérer un dépassement dialectique –de résoudre l’opposition entre amour du Toi et narcissisme-, l’homme peut rentrer dans le piège confortable et hypocrite de la mauvaise foi inconsciente : il croit aimer l’autre, alors que c’est soi-même qu’il adore à travers l’objet de son amour. Sa libido prend ainsi une apparence objectale alors qu’elle est narcissique. Eugène Labiche a merveilleusement illustré ce mensonge intrinsèque à la conscience dans sa pièce Le voyage de Monsieur Perrichon. Le personnage éponyme ressentait beaucoup d’affection envers Daniel, qu’il pensait avoir sauvé d’une chute mortelle. En réalité, il n’aimait le prétendant de sa fille, mais « l’image que celui-ci renvoyait de lui-même », selon l’expression de Nicolas Grimaldi.
                Etre piégé par soi-même, voici un piège existentiel majeur. Cette pathologie de la conscience, malgré le fait qu’elle semble n’être réservée qu’aux névrosés, est très répandue, également chez des individus sains. Même Swann tombe dans ce leurre libidinal : il est fort probable que l’incarnation du dionysiaque proustien n’aimait pas Odette pour ses qualités –si tant est qu’il soit possible d’aimer les qualités de l’autre, situation qui a été qualifiée d’illusoire par Blaise Pascal- mais pour l’admiration qu’elle éprouvait envers lui.  
                                                                                                     N. 

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