Nuits parisiennes


Paris est ce monstre qui, éclairé par la face terne et livide du soleil, s’offre à nous à travers son visage oppressant, défendant le promeneur solitaire de vouloir s’allier à son architecture terrible bien qu’ornée de toutes sortes de gargouilles et d’artifices fantasques. Comment se sentir unifié face à des immeubles sans harmonie, dont les pierres brutes semblent porter en leur géométrie implacable l’expression d’un malaise ineffable ? On invoquera sans doute, dans un élan de mauvaise foi redoutable, le passé prestigieux de cette capitale plurimillénaire pour en justifier le caractère hautain, mais considérez Rome, ville qui, bien qu’ancien centre du monde, dégage de sa couleur locale l’avènement d’une divine symbiose avec le foisonnement de son architecture, attisant un étrange besoin de déclamer des vers, suspendu sur une terrasse exiguë, à la vue des toits pourpres et saintement découpés.
Mais chacun son lit, Rome a le sien, et se laisse paisiblement bercer par le cours du Tibre, laissons-la s’assoupir intimement, et retournons donc vers notre monstre parisien dont l’horreur nous effraie le jour, et s’estompe à mesure que le soleil abdique, et cesse d’y exercer sa tyrannie, si bien qu’une fois la nuit installée, les mêmes rues qui faisaient auparavant l’objet de notre haine la plus totale deviennent le prolongement, l’émergence de nos élans lyriques. Je me plais alors à les sillonner, me laissant guider à travers leur dédale sinueux.
On y rencontre des insolites, que nous n’aurions jamais cru voir dans cette cité de robots en costume. Au détour d’une avenue, je croise un vieil homme boiteux accompagné d’un autre, que je prends pour son fils, et que je me figure comme un individu attentionné, respectant ses géniteurs. Mais, à peine arrivé à leur niveau, un chien aboie, et me poursuit, renversant mon cigare. Je l’insulte, il s’arrête, et je contemple cette petite chose qui est à présent sous le joug de ma domination. C’est alors que ce vieillard me dispense une conférence sur la nocivité de la peur des chiens, tandis que j’engage une discussion avec le plus jeune, qui s’exclame : « Je l’ai rencontré tout à l’heure », en désignant son compagnon de promenade. Est-ce vrai ?  Peu importe, cette question ne mérite que d’être mise entre parenthèse pour la réserver à l’intellectualisme diurne, tandis que je me livre aux phantasmes de la rêverie, séduit par l’image de ce monde nocturne dans lequel l’absurde et l’imprévu sont rois, légèrement installés sur la voûte du ciel étoilé que je devine derrière le halo de fumée qui émane de mon cigare mourant.
N.

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