Que reste-t-il de nos amours?



                S’il existe, parmi toutes les incohérences qui ponctuent nos existences, un phénomène qui est absurde mais pourtant banal, c’est bien l’amour. Comment se fait-il qu’un Moi splendide vienne s’écraser devant un Toi, parfois médiocre ? Nous avons tant poésié sur une situation qui se résume pourtant en trois mots que la véracité de ce sentiment semble être de plus en plus contestée. Car si nous croyons aimer l’autre, nous sommes souvent dans le faux. L’amour s’avère être, pour la plupart du temps, un piège de l’inconscient.
                Le présupposé que nous assignons machinalement à l’amour est que nous aimons le Toi. Mais nous ne sommes jamais interrogés sur la nature identitaire de ce Toi. Aimons-nous l’autre pour ses qualités ? Non, a affirmé Pascal dans son fameux texte Qu’est-ce que le moi ?, parce que les qualités ne sont pas immuables –la beauté peut être détruite par une maladie, l’intelligence par la folie, et la richesse par une quelconque crise de spéculation financière-, par opposition à l’âme qui est une idée éternelle. A moins de penser qu’il est possible d’aimer un Toi irrationnel, ce qui est quand même fort possible car « le cœur a ses raisons que la raison ignore », il nous faut partir à la recherche d’une autre cible de l’amour. Qu’aime-t-on réellement ?
                Nous serions tentés de dire qu’on n’aime pas l’autre, mais l’image qu’il donne de nous. Ainsi, Monsieur Perrichon admire en Daniel le souvenir du jour où il croit l’avoir sauvé d’une chute mortelle. De la même façon, Sartre raconte dans Les Mots au sujet de son grand-père Karl –qui forme une symbiose formidable avec son épouse, avec qui il mélange son nom en créant un mot-valise, Karlémamie, qui montre qu’il n’aime pas un Toi mais un Moi- : « il aimait en moi sa générosité ».
                Nous pouvons également aimer la position que nous offre une relation, à la manière de Georges Duroy, ou, de façon moins caricaturale, de Rastignac qui n’aime pas sincèrement Delphine. Cette conception assez désuète de l’amour présente le partenaire comme un simple trophée, venant s’ajouter parmi d’autres plus anciens, qui ne font qu’amplifier la libido narcissique du sujet.
                Enfin, et ceci est une forme plus subtile de l’amour, il est possible d’aimer aimer, d’être un amant de l’amour, héritier d’un Tantale lyrique. Nous aimons occuper le rôle de l’amoureux, qui éveille les sens, et nous absorbe entièrement dans une passion injustifiée. René Char évoquait ainsi l’« amour réalisé du désir demeuré désir ».  De plus, considérant l’amour comme une source de production esthétique, nombreux sont les hommes qui ont simulé la passion amoureuse pour faire couler de beaux vers. Ainsi, Ronsard a inventé de toute pièce son amour pour Hélène dans les fameux Sonnets pour Hélène, qui n’étaient qu’une commande de Catherine de Médicis.
                Mais, dans cette optique, il ne resterait rien de l’amour. Amour de Moi à travers Toi, amour de ma position, ou amour de l’amour, mais aucunement amour de Toi. Une question survient alors, se dévoilant parmi les bosquets des fêtes galantes : que reste-t-il de nos amours ? Malgré toutes les objections que nous pouvons élever contre la sincérité de ce sentiment, un constat subsiste : je t’aime Toi, et non une autre, remarque certes évidente mais qui semble être le seul fondement de cette folie qu’est l’amour. 
N.

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