Une lecture psychanalytique de l'Etranger


              Rares sont les écrivains psychanalystes. Proust par exemple, même s’il aspirait à faire la peinture la plus complète de ce qu’est l’homme, n’était aucunement influencé par les théories freudiennes, qui lui étaient contemporaines, ce qui n’a quand même pas empêché les lecteurs de se livrer à une analyse psychanalytique de La Recherche du Temps perdu.
                Quelques décennies plus tard survient un autre romancier intellectuel, Albert Camus. Celui-ci a rejeté les théories psychanalytiques, étant donné qu’il a refusé toute forme de déterminisme -que l'écrivain identifie comme une "espérance", et donc comme une entrave à la prise de conscience de l’absurde existentiel. Dans l’Etranger, tout laisse penser que la figure de Meursault ne peut pas être l’objet d’une lecture psychanalytique. Et pourtant…
                En partant du constat que le roman commence par l’évocation de la mort de sa maman, on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec le fameux travail du deuil, notion introduite par Freud dans Deuil et mélancolie. Cette théorie explique que lorsqu’un homme perd un proche –et a fortiori quand il s’agit de sa mère-, il est confronté non seulement à « une perte significative dans le champ de ses investissements » selon la définition de Janine Pillot, mais également à l’angoisse de sa propre mort. Pour résorber cette crise existentielle que constitue le décès d’un parent, le sujet doit entreprendre un véritable « travail de deuil », qui est composé de trois étapes : il convient dans un premier temps pour l'endeuillé de prendre conscience de cette disparition, ce qui conduit à une phase de révolte, avant qu'il ne réintègre le cycle normal de la vie. Mais rien de tel pour Meursault, qui semble totalement indifférent à la perte de sa mère, préférant se focaliser sur des détails insignifiants, comme la date du décès, le costume de deuil, et la réaction de son patron. Le narrateur de l’Etranger veut ainsi expédier son travail de deuil, ce qui l’empêchera –de façon logique- de vivre sainement à présent.
                La lecture psychanalytique voit ainsi dans l’évolution dramatique du roman l’influence d’un déterminisme exercé par l’inconscient de Meursault : c’est à cause de cet échec du deuil que celui-ci en viendra à tuer l’Arabe, ainsi que l’avaient expliqué les juges lors du procès.
                De ce fait, étant donné que Meursault semble être la réincarnation d’un Oreste moderne, d’une figure entièrement mauvaise, il convient -selon la société hypocrite que dénonce Camus- de le sacrifier, dans une visée cathartique et expiatoire. 
                                                                                           N.

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